lundi 21 octobre 2013

Nus

Je te parle un peu de sexe, lecteur, lectrice. Et je t'en parle ici, hors fiction, hors désir, hors envie. Même si ça suinte de tous mes mots, l'émerveille, ce n'est pas ce qui compte maintenant.
J'ai visité cette expo. Oui, celle-là qui parle de l'homme nu dans l'art, et qui raconte bien des histoires.

Il y a tous ces corps, ici, là, au détour d'une allée, dans un recoin. Des corps lisses, athlétiques, imposants, divins, aux proportions parfaites. Parfaites ? Pas tout à fait.
On y voit de ces hommes nus, aux arrondis magnifiques, aux fesses charnues, musclées, appétissantes, aux peaux moirées de marbre, aux mains à cueillir un cul dans une paume...  et, hélas, ce grand absent.

Le sexe des hommes.

Souvent cassé. Pas juste ébréché, entendons-nous. Ni fracturé. Mais bel et bien sectionné, laissant une pierre granuleuse là où mes yeux cherchaient une hampe lisse, droite, vigoureuse. Je ne vous ferai pas un cours d'histoire, je n'en ai ni les compétences, ni le goût. Mais le 17e a tout de même eu le mauvais goût de masquer ces sexes que je voudrais voir. Mon goût de la langue m'amène à trouver presque drôle qu'avant la feuille de vigne, il était d'usage de masquer verges et autres vits de feuille de figuier...

C'è una figa dietro la foglia di fico ? 
Et les peintres ne font guère mieux... Que dire des voiles subtilement drapés, des rubans qui s'entortillent, et autres   artifices qui dérobent au regard les attributs du mâle ?  Angles de vues subtils, pudiques buissons, fourreau sans épée... Foutredieu, ils sont rusés, les diables ! Parce que, bien sûr, de représentation par la femme, il n'est point question. Heureusement que la Louise, la Bourgeois, tard tard dans le 20e nous offre une sculpture provoc' où l'hystérique est... un homme - la bougresse ne manque pas d'humour.  Car il faut attendre, la fin du 19e, et puis le 20e, pour voir nos hommes aux sexes de gamin prendre un peu d'ampleur, et assumer un membre digne, à peine, du majeur de ma main droite. Et le corps perdre un peu de sa superbe, être un Balzac bedonnant, travaillé sous la toge, et enfin, toucher au charme car imparfait, devenir humain. 
C'est étonnant, cette accession à la fragilité du corps, au moment où tout un pan de l'iconographie contemporaine lisse et épile les corps des femmes, les allongent à coup de pinceaux numériques, gomme leurs attributs de femme, de mère, les traces du temps, les ventres arrondis, les seins allaitant, pour tendre à l'irréel. 
Et puis, tout de même, j'ai eu un sourire, et deux coups de coeur.  Le sourire, c'était cet humour, enfin, ce décalage magnifique des oeuvres de Pierre et Gilles, même si les hommes y sont aussi très lisses, couleurs, sensualité, enfin, au milieu des pudiques scènes de chasses. J'ai adoré cette fraîcheur. Et le sexe du monsieur de gauche, oh ça oui. 
Et puis, premier coup de coeur, mais est-ce une surprise ? Là où les femmes dessinées par Egon Schiele me fascinent depuis toujours, l'émotion rude écorchée de ses auto-portraits m'amène presque à l'amour... Terrible peau de vie, et regard blessé. 
Et seconde pâmoison, une esquisse, un trait pur, reconnaissable entre mille, et pourtant il m'est impossible de le retrouver sur la toile, quelques traits bleus, de Matisse ou Picasso, la mémoire m'échappe, sans détail, sans fioriture, d'un homme allongé, tenant son sexe. Quasi le seul tableau où la sensualité du corps se fait ligne claire, évidence, épure et donc universelle. Si tu me retrouves ce tableau, lecteur, lectrice, je t'aimerai à vie.



* Cherche si tu veux voir
Louise Bourgeois, Hysteria : c'est
Rodin, Honoré de Balzac : c'est
Pierre et Gilles, Bleu Blanc Beur : c'est
Egon Schiele, Autoportrait : c'est là 


Les mots tombés du lit sont : sexe, nu, beau, expo, Orsay

dimanche 13 octobre 2013

Être


Je ne parle pas beaucoup. Je préfère écouter les gens. Parfois je déborde, quand je me sens bien, ou quand j'ai des choses à dire. Mais dans le vide, ce que je préfère, c'est le silence.  

J'ai voyagé le monde, tu sais, un peu. J'ai vu, entendu, rencontré. J'ai écouté.  J'ai regardé. Les corps des femmes ici, là-bas, ailleurs. Les corps des femmes jeunes ou vieilles, mères ou pas, rondes ou minces... 

Je me souviens d'une jeune fille si maigre que son sexe, dont le duvet était noir et dru, était proéminent, dur, osseux, si maigre qu'elle n'avait ni hanche ni fesses. J'ai eu mal dans les os. 

J'ai encore l'image de cette femme qui apprenait la guerre, là-bas, au nord d'Israël, et qui s'est évanouie dans mes bras, en voyant fleurir les drapeaux palestiniens, dans le souk de Jérusalem. 

J'ai dans le coeur une femme sauvage, qui a enfanté si souvent que ses seins, donnant toute leur vie à ses petits, oubliaient le désir. Et pourtant son rire a la force des louves, et ses yeux l'amour des sorcières. 

J'ai rencontré une femme venue d'Afrique, qui attendait que son père revienne du maquis pour se marier. Pas par devoir, ni par tradition. Elle l'aimait si fort qu'elle ne pouvait renoncer. Un matin, le père est venu sonner à la porte de la fille. Et j'ai pleuré de joie.

Il y a eu une femme si belle que je l'ai aimée au premier sourire. Elle portait la flamme, la force des en vie, le sourire vissé au creux du ventre, l'énergie d'emmener à sa suite des hordes d'idées, et d'arrêter tout pour consoler un enfant. Je ne sais ce que la vie lui a offert. 

Et puis cette autre, ma compagne de voyage, celle avec qui j'ai créé, écrit, grandi. Celle qui me précède dans la vie, que je retrouve toujours, aux petites étapes, aux grandes folies, aux heures austères et les soirs d'eau de vie. La femme sans discours, aux baisers voraces. L'égale, la soeur d'âme, ma précieuse. 

Elle, et elle, et elles... Tant de femmes, autant de différences. D'aucune je ne peux dire toutes les envies, les convictions, les influences. D'aucune je ne sais tout, et je ne prétends comprendre.
Elles vivent, aiment, mangent, rêvent. Elles sont.
Définies par personne et par tout le monde. Existantes.

Etre.
Juste être.
Ne rien revendiquer, ne rien exiger, ne mener aucune lutte, n'envoyer aucun message politique, sociologique idéologique. 
Etre là, peau de vie, sexe. 
Etre une femme, un homme, un humain. Être à vous, être à eux, être à moi, avant tout.
Ma vie, mon ventre, mon sexe. Mon désir. 

Il n'y a aucune revendication là-dedans, aucun combat. Être. Sans bruit, sans guerre, sans colère. Être.




Les mots tombées du lit : revendiquer, être, liberté, genre, question, doute, sexe.