lundi 30 septembre 2013

Meute

Oh tu sais, on leur donne le lait, puis l'espoir. L'aventure, la découverte. 
On apprend à regarder les coccinelles, à goûter le bon chocolat, et puis à reconnaître les nuances de bleu.
J'ai tissé le fil des chansons de fées, des gros mots incongrus, des histoires de petite taupe ou de vampire. Ensemble, nous avons dansé dans la rue, nous avons regarder les arbres changer, nous avons raté des gâteaux et vidé des pots de glaces.
J'ai regardé avec méfiance ce crapaud qui rend la princesse grenouille, et cette blonde qui faisait boucler les rêves... J'ai obligé un pull, effacé un maquillage volé, redouté la première virée, reniflé la première cigarette, et l'alcool maladroit. Séché les larmes des premières amours, puis expliqué la vie, les drames et les dangers. 

Et puis un jour tu n'as pas vu, les princesses sont devenues sirènes, les chevaliers jouent au voyou. Tu n'as pas vu mais les coeurs ont un peu saigné, tu n'as pas vu mais les corps sont devenus grands, et les rêves tout autant. 
Et puis un jour l'oiseau s'envole. 
Et malgré tous les sermons,  malgré tout l'amour autour, l'oiseau se vautre lamentablement dans la flaque de boue... 

Tu ne sais pas quelle marche tu as manquée, quel signe tu n'as pas vu, quel avertissement essentiel tu n'as pas donné. Et tu ressors tes mouchoirs et tes chocolats, tes histoires de petite taupe, et tes musiques d'autrefois... Ce sera pour la prochaine fois.


Les mots tombés du lit : loup, coccinelle, rêves, chevalier

jeudi 26 septembre 2013

Saisons

Elle se bouffe, se dévore, elle te traverse les tripes, elle te tient debout, elle te ronge ou te picore, ta vie. 
Les saveurs sont toutes là, et oui, ça goûte. L'amer relevé d'une pointe de sel, comme le pamplemousse que tu savoures avec le crabe. Ou le chou de ton enfance, ou le médicament. L'hiver d'ici te mord les joues, mais la chanson de la neige silencieuse, mais les luges sur la citadelle, mais les toits blancs et le feu de bois, le chocolat chaud et les sourires magnifiques des petits d'homme.
Les pousses de printemps ont des saveurs acides, des citrons pétillants et des oranges sanguines, des rouges et des bleus, ma sève montante, trésors. 
Et puis le sucre des bonheurs, le sucre d'un ciel laiteux, la douceur d'un automne aux musiques de feuilles, et ces moments de pure joie, à l'humain qui entend ce que tu écris, à ceux qui chantent aux mêmes airs que toi. Le caramel des sens, s'enduire l'âme à en éclater les rêves, goûter les heurs de la création, et ceux du partage, les soirées à refaire le monde, ou à le découvrir, les errances à sourire.
Et quand tu crois que c'est la fin, sursaut encore, et le cacao ou le vin, ou le sel d'une peau, mais le goût dans tous les cas.  Et les fruits les plus doux se cueillent maintenant, dans des couleurs de bois, sous des draps noirs de soie, quand la vie a dessiné les lignes que le sourire révèle.

Ouvre la bouche.


Les mots tombés du lit : vie, automne, mordre, sourire.

lundi 23 septembre 2013

Demain

On le sait, qu'il y a une fin, pas vrai ?

Parfois, on essaie d'oublier, parce que c'est plus confortable, parce que ça fait moins peur peut-être. Moi aussi, j'oublie, parfois. Quand j'ai trop d'appétit, quand la liste de mes curiosités est trop longue pour moi toute seule, quand la vie m'est douce et sucrée, quand je suis en équilibre entre tempête et inertie.

Puis un ami meurt, ou un père, une femme croisée à la fête, un enfant. Ou la maladie revient. Ou le docteur fronce un peu trop les sourcils en lisant les résultats. Et ça te rattrape.  Parfois les autres sont mal à l'aise. Oh mais si c'est la fin, on doit dire au revoir, se dépêcher en fausseté, rendre hommage avant l'heure, chercher les qualités pour se souvenir en bien.

Arrête ça tout de suite.

As-tu oublié ? Il y a un début, et il y a une fin.

La différence entre l'humain malade et toi, c'est que lui sait "à peu près" quand et comment il va mourir. Toi, tu ne le sais pas. Ca peut être demain, dans vingt ans, même avant lui.

Alors tu vas me ravaler ta trouille fissa, et tu vas sortir d'ici. Tu vas regarder l'arbre dehors, et puis le môme qui apprend à marcher avec sa grand-mère dans la ruelle, et tu vas préparer de ces gâteaux si bons, et quand il pleuvra, tu verras combien c'est beau, ce ciel fécond, et puis tu vas faire ce voyage et peindre ce tableau, ou juste ... ne rien faire.

Peut-être demain, tu auras oublié, quelques instants. Tu reprendras ta routine, fonçant vers l'inertie, le mouvement perpétuel, de la table au bureau, du bureau au lit, sans passer par l'étreinte, et sans recevoir 2000 euros.

J'irai à Paris, je publierai un livre, j'aimerai et j'exulterai, et puis je choisirai l'étreinte, et les bleus sur les genoux d'avoir trop couru. Ou je ne ferai rien, parce que je n'aurai pas le temps, mais juste l'envie.

Ce n'est pas grave, tu sais. C'est la vie.




Les mots tombés du lit comme mort, maladie, comme l'attente, comme vie.

dimanche 22 septembre 2013

Ici

Tu sais, le ciel est blanc. Et les arbres hésitent encore entre vert et jaune, et les murailles grise et suie. L'eau s'écoule tantôt brunâtre tantôt noire.

Si tu étais peintre de talent, tu poserais tes yeux ici, et la symphonie des couleurs te prendrait au creux du ventre pour te faire aimer la lune.
Si tu étais graphiste, ces textures magiques nourriraient tes inspirations, à coup sûr tu serais l'as des vectorielles et des motifs sans raccords.

Quand tu viens d'ailleurs, qui que tu sois, ce paysage t'imprime de sa majesté, de ce grandiose du génie humain associé à la magie de la nature.
La terre, l'eau, la pierre... Tout.

Ce paradis, c'est chez moi. J'ai grandi là, entre les pavés glissants et les chemins de halage, au bord d'une rivière autrefois riche d'industrie, dans des quartiers où l'Italie des vieilles dames chantait entre les fenêtres, où les bateaux drainent ferrailles et graviers, où les ponts abritent les amoureux qui s'aiment à la sauvette et les tags des jeunes qui crient en silence.

Ici les araignées ont la taille du poing, et rentrent l'hiver venu se réfugier dans les maisons des rives. Le soir, les pipistrelles dansent sur l'eau, comme ailleurs les oiseaux, le héron sort le dimanche seulement.

Quand la vie me chahute, c'est ici que je m'assied. Demain encore la rivière coulera, les péniches feront trembler mes fenêtres, et le chat sera fasciné par les pigeons.  Les amoureux sur le banc porteront d'autres noms, mais leurs frissons maladroits seront les mêmes.
Demain, l'arbre aura tranché, entre le jaune et l'orange.



Les mots tombés du lit, comme de la vraie vie, comme par la fenêtre, comme racines ou terre.

samedi 21 septembre 2013

Avant-propos

La difficulté, quand on quitte un domaine bien maîtrisé pour partir en roue libre, c'est ce premier mot, cette première phrase, qui donnera le ton, ou pas, la couleur, la liberté du propos. 
Alors on dira que ce premier texte ne compte pas, que ce serait un avant-propos de choses pas encore dites, de ces étapes du doute, timide et pourtant, quand on s'apprête à changer quelque chose, à tenter une aventure inconnue, à construire des châteaux ailleurs qu'en Espagne. 

Après plus de 250 histoires de désirs, de sexe, de plaisirs, de caresse, de nuits, de jours, de fantasmes et d'oubli, j'ai envie d'autre chose aussi. Non pas que je n'aime plus l'érotisme, entendons-nous bien. Je n'arrêterai jamais, je crois, de tenter de mettre les mots sur le beau, de chercher à rendre l'émotion sans trahir, d'ouvrir des portes d'exploration, d'aimer et de dire. 

J'ai juste autre chose à dire. Aussi. A côté, ou en complément, comme des bulles de vies au-delà du désir, des petites et grandes joies, des perles de beau cachées sous l'ordinaire, tu sais, quand ta môme te trouve belle parce que tu as mis des talons, quand ton gâteau est bon, quand le soleil chatouille l'arbre d'en face, quand l'ami te sourit après les claques. 

Souvent j'ai eu envie de lancer tel ou tel projet, d'investir mon énergie dans des combats plus ou moins perdus d'avance, dans des créations fantaisistes, des débuts de roman inabouti, des recettes de cuisine expérimentale, des méthodes pédagogiques parfaitement iconoclastes, des dictionnaires de mots à inventer, des blogs à trois billets. Il y a là un amas de trucs, de riens, de "tchiniss" comme on dit par chez moi, inutiles car inconnus, et inutilisables dans mon autre vie.

Alors ils atterriront ici, sans manière, comme des accidents créatifs, des mots tombés du lit.

Voilà, je crois que je la tiens, ma première phrase. 



Ce carnet rattrape les mots tombés du lit.



...