dimanche 17 novembre 2013

Louves


Il y a dans la lignée des femmes de ma famille cette blessure incroyable, cet impossible partage de vie,  louves féroces et solitaires.
Comme si, séduites, il nous fallait appartenir, et que mariées, il nous fallait rencontrer à merveille les plus fades clichés de la femme attachée. Rentrer dans le moule, se fondre et disparaître, fades à pleurer, ne brillant  que dehors, d’autres talents, mais cherchant chez soi la normalité absolue.

Vous ne me connaissez pas, et si vous me croisiez par hasard dans la rue, il y a bien des chances pour que vous ne me remarquiez pas. Je suis d’apparence ce qu’il y a de plus ordinaire. J’ai des cheveux ordinaires, un corps ordinaire, je me transforme en canard mouillé sous le ciel belge, et en écrevisse ailleurs. Mes yeux, parfois, me trahissent.

Vous ne sauriez pas ce qui bouillonne au dedans, la vie qui me brûle, comme la mort me rongeait autrefois. L’appétit, l’exigence à goûter, sentir, dire, ressentir, exulter, aimer. Je ne peux pas me contenter de la tiédeur, non. 
Et pourtant, comme malédiction, dès que je tente de partager mes heures, je m’affadis. Je me réduis. 

J’ai vu, il y a quelques années, une très belle adaptation à la scène de « Chambre 411 », de Simona Vinci.  J’ai pleuré. J’ai pleuré au théâtre, comme un roseau casse, parce que cette femme reprochait à l’homme aimé de la travestir, de la réduire. Et que tout, tout montrait qu’elle-même, elle seule,   s’était engluée, réfrénée, réduite.

Voilà donc le point. Les oiseaux sauvages, les louves de ma meute, et combien d’autres, tentant de répondre à ce que nous croyons être notre rôle, perdons l’essence même de ce qui nous construit, de ce qui a séduit, de ce qui nous lie.
Et l’homme de s’étonner de ne plus nous reconnaître. Et nous d’hurler que nous faisons « tout pour lui ». Sauf ce qu’il attend, peut-être.  Et surtout, tout ce qu’il faut pour nous perdre nous-même.

Oh, je devrais prendre mille précautions pour écrire cela. On touche au relationnel, aux questions de genres, aux fragilités de chacun, aux combats d’hier et d’aujourd’hui. Et pourtant. Je n’ai rien d’une chienne de garde, même si je suis sensible aux questions d’inégalités. Je n’ai rien d’une Femen, même si, oui, j’avoue, parfois je porte des décolletés à faire rougir le curé. Je suis juste une femme, avec des aspirations et des réalités, des désirs et des frustrations, du plaisir, un peu d’ambition, beaucoup de rêves. Et surtout, je ne fais état ici d’aucun combat, et d’aucune vérité universelle. Juste un regard, sur une histoire qui se répète.

L’aïeule s’est mariée juste après la guerre. Elle a accouché 5 mois après son mariage… Je vous fais un dessin ? Ils sont restés mariés jusqu’à la mort, quasi soixante ans. C’est beau ? Pas tant que ça. Les vingt dernières années, elle les a passée à lui reprocher combien il l’avait empêchée de vivre et de s’épanouir, et combien la vie à la campagne, l’âge de la pension venu, l’avait privée de tout contact avec le monde extérieur, exil de ses repères, de ses habitudes, des arbres suspendus, pour qu’il puisse avoir son jardin, ses légumes, ses fraises et ses krompir.
Il pensait lui faire plaisir en achetant une maison, pour qu’elle puisse avoir de la place, du calme, du repos, plutôt que leur petit appartement au cœur de la ville.

La plus fragile a essayé, et essayé encore, d’être mère aimante, épouse dévouée,  allant jusqu’à choisir des compagnons dont la tiédeur casanière éteignait de toute évidence ses appétits d’ailleurs, de voyages, d’explorations. Elle aurait pu voyager seule, pourtant. Rien ne l'empêchait. L’aventurière exaltait au bras d’amants extraordinaires, tandis que l’épouse enterrait ses rêves dans un lit sans couleurs.

La plus belle, celle dont le bonheur rayonne à des kilomètres à la ronde, a trouvé un équilibre dans le temps. D’un premier mariage aux allures de cage, elle a pris le chemin de la solitude, parfois inconfortable, et dans le même temps exaltant d’aventures fantastiques, de rencontres éphémères ou durables, de natures diverses. Le temps a passé, le repos est venu, elle a croisé un homme qui lui ressemblait, mais plus jeune, plus fou, autant père que fils, autant amant que compagnon. Elle l’a épousé, à passé soixante ans. 

Et moi, j’ai fait pareil. J’ai suivi le chemin de ma meute, j’ai aimé beaucoup, et fort, très fort, des hommes qui ont suivi d’autres routes, et j’ai tenté la sagesse des vies de banlieue ordinaires. J’ai échoué, je me suis relevée. J’ai aimé encore, parfois j’ai juste baisé, parfois j’ai tenté d’être juste moi, montagne à paradoxe, qui court après ce qu’elle fuit.

Nous, femmes de ma meute, cherchons la paix sans la savourer, cherchons l’amour sans pouvoir le cultiver, cherchons le désir là où d’autres l’ont oublié.
Nous sommes les louves, le nez au sol, les yeux myopes, et nous trébuchons.  Nous nous trompons, nous ne savons pas. Toute la vie sans doute, j’apprendrai, réalisant au pied de l’autel que je me trompe, et au pied du lit qu’il me faut renoncer.

Je n’ai pas la solution. 


Les mots tombés du lit sont : couple,  désir, malédiction, ordinaire

lundi 21 octobre 2013

Nus

Je te parle un peu de sexe, lecteur, lectrice. Et je t'en parle ici, hors fiction, hors désir, hors envie. Même si ça suinte de tous mes mots, l'émerveille, ce n'est pas ce qui compte maintenant.
J'ai visité cette expo. Oui, celle-là qui parle de l'homme nu dans l'art, et qui raconte bien des histoires.

Il y a tous ces corps, ici, là, au détour d'une allée, dans un recoin. Des corps lisses, athlétiques, imposants, divins, aux proportions parfaites. Parfaites ? Pas tout à fait.
On y voit de ces hommes nus, aux arrondis magnifiques, aux fesses charnues, musclées, appétissantes, aux peaux moirées de marbre, aux mains à cueillir un cul dans une paume...  et, hélas, ce grand absent.

Le sexe des hommes.

Souvent cassé. Pas juste ébréché, entendons-nous. Ni fracturé. Mais bel et bien sectionné, laissant une pierre granuleuse là où mes yeux cherchaient une hampe lisse, droite, vigoureuse. Je ne vous ferai pas un cours d'histoire, je n'en ai ni les compétences, ni le goût. Mais le 17e a tout de même eu le mauvais goût de masquer ces sexes que je voudrais voir. Mon goût de la langue m'amène à trouver presque drôle qu'avant la feuille de vigne, il était d'usage de masquer verges et autres vits de feuille de figuier...

C'è una figa dietro la foglia di fico ? 
Et les peintres ne font guère mieux... Que dire des voiles subtilement drapés, des rubans qui s'entortillent, et autres   artifices qui dérobent au regard les attributs du mâle ?  Angles de vues subtils, pudiques buissons, fourreau sans épée... Foutredieu, ils sont rusés, les diables ! Parce que, bien sûr, de représentation par la femme, il n'est point question. Heureusement que la Louise, la Bourgeois, tard tard dans le 20e nous offre une sculpture provoc' où l'hystérique est... un homme - la bougresse ne manque pas d'humour.  Car il faut attendre, la fin du 19e, et puis le 20e, pour voir nos hommes aux sexes de gamin prendre un peu d'ampleur, et assumer un membre digne, à peine, du majeur de ma main droite. Et le corps perdre un peu de sa superbe, être un Balzac bedonnant, travaillé sous la toge, et enfin, toucher au charme car imparfait, devenir humain. 
C'est étonnant, cette accession à la fragilité du corps, au moment où tout un pan de l'iconographie contemporaine lisse et épile les corps des femmes, les allongent à coup de pinceaux numériques, gomme leurs attributs de femme, de mère, les traces du temps, les ventres arrondis, les seins allaitant, pour tendre à l'irréel. 
Et puis, tout de même, j'ai eu un sourire, et deux coups de coeur.  Le sourire, c'était cet humour, enfin, ce décalage magnifique des oeuvres de Pierre et Gilles, même si les hommes y sont aussi très lisses, couleurs, sensualité, enfin, au milieu des pudiques scènes de chasses. J'ai adoré cette fraîcheur. Et le sexe du monsieur de gauche, oh ça oui. 
Et puis, premier coup de coeur, mais est-ce une surprise ? Là où les femmes dessinées par Egon Schiele me fascinent depuis toujours, l'émotion rude écorchée de ses auto-portraits m'amène presque à l'amour... Terrible peau de vie, et regard blessé. 
Et seconde pâmoison, une esquisse, un trait pur, reconnaissable entre mille, et pourtant il m'est impossible de le retrouver sur la toile, quelques traits bleus, de Matisse ou Picasso, la mémoire m'échappe, sans détail, sans fioriture, d'un homme allongé, tenant son sexe. Quasi le seul tableau où la sensualité du corps se fait ligne claire, évidence, épure et donc universelle. Si tu me retrouves ce tableau, lecteur, lectrice, je t'aimerai à vie.



* Cherche si tu veux voir
Louise Bourgeois, Hysteria : c'est
Rodin, Honoré de Balzac : c'est
Pierre et Gilles, Bleu Blanc Beur : c'est
Egon Schiele, Autoportrait : c'est là 


Les mots tombés du lit sont : sexe, nu, beau, expo, Orsay

dimanche 13 octobre 2013

Être


Je ne parle pas beaucoup. Je préfère écouter les gens. Parfois je déborde, quand je me sens bien, ou quand j'ai des choses à dire. Mais dans le vide, ce que je préfère, c'est le silence.  

J'ai voyagé le monde, tu sais, un peu. J'ai vu, entendu, rencontré. J'ai écouté.  J'ai regardé. Les corps des femmes ici, là-bas, ailleurs. Les corps des femmes jeunes ou vieilles, mères ou pas, rondes ou minces... 

Je me souviens d'une jeune fille si maigre que son sexe, dont le duvet était noir et dru, était proéminent, dur, osseux, si maigre qu'elle n'avait ni hanche ni fesses. J'ai eu mal dans les os. 

J'ai encore l'image de cette femme qui apprenait la guerre, là-bas, au nord d'Israël, et qui s'est évanouie dans mes bras, en voyant fleurir les drapeaux palestiniens, dans le souk de Jérusalem. 

J'ai dans le coeur une femme sauvage, qui a enfanté si souvent que ses seins, donnant toute leur vie à ses petits, oubliaient le désir. Et pourtant son rire a la force des louves, et ses yeux l'amour des sorcières. 

J'ai rencontré une femme venue d'Afrique, qui attendait que son père revienne du maquis pour se marier. Pas par devoir, ni par tradition. Elle l'aimait si fort qu'elle ne pouvait renoncer. Un matin, le père est venu sonner à la porte de la fille. Et j'ai pleuré de joie.

Il y a eu une femme si belle que je l'ai aimée au premier sourire. Elle portait la flamme, la force des en vie, le sourire vissé au creux du ventre, l'énergie d'emmener à sa suite des hordes d'idées, et d'arrêter tout pour consoler un enfant. Je ne sais ce que la vie lui a offert. 

Et puis cette autre, ma compagne de voyage, celle avec qui j'ai créé, écrit, grandi. Celle qui me précède dans la vie, que je retrouve toujours, aux petites étapes, aux grandes folies, aux heures austères et les soirs d'eau de vie. La femme sans discours, aux baisers voraces. L'égale, la soeur d'âme, ma précieuse. 

Elle, et elle, et elles... Tant de femmes, autant de différences. D'aucune je ne peux dire toutes les envies, les convictions, les influences. D'aucune je ne sais tout, et je ne prétends comprendre.
Elles vivent, aiment, mangent, rêvent. Elles sont.
Définies par personne et par tout le monde. Existantes.

Etre.
Juste être.
Ne rien revendiquer, ne rien exiger, ne mener aucune lutte, n'envoyer aucun message politique, sociologique idéologique. 
Etre là, peau de vie, sexe. 
Etre une femme, un homme, un humain. Être à vous, être à eux, être à moi, avant tout.
Ma vie, mon ventre, mon sexe. Mon désir. 

Il n'y a aucune revendication là-dedans, aucun combat. Être. Sans bruit, sans guerre, sans colère. Être.




Les mots tombées du lit : revendiquer, être, liberté, genre, question, doute, sexe.

lundi 30 septembre 2013

Meute

Oh tu sais, on leur donne le lait, puis l'espoir. L'aventure, la découverte. 
On apprend à regarder les coccinelles, à goûter le bon chocolat, et puis à reconnaître les nuances de bleu.
J'ai tissé le fil des chansons de fées, des gros mots incongrus, des histoires de petite taupe ou de vampire. Ensemble, nous avons dansé dans la rue, nous avons regarder les arbres changer, nous avons raté des gâteaux et vidé des pots de glaces.
J'ai regardé avec méfiance ce crapaud qui rend la princesse grenouille, et cette blonde qui faisait boucler les rêves... J'ai obligé un pull, effacé un maquillage volé, redouté la première virée, reniflé la première cigarette, et l'alcool maladroit. Séché les larmes des premières amours, puis expliqué la vie, les drames et les dangers. 

Et puis un jour tu n'as pas vu, les princesses sont devenues sirènes, les chevaliers jouent au voyou. Tu n'as pas vu mais les coeurs ont un peu saigné, tu n'as pas vu mais les corps sont devenus grands, et les rêves tout autant. 
Et puis un jour l'oiseau s'envole. 
Et malgré tous les sermons,  malgré tout l'amour autour, l'oiseau se vautre lamentablement dans la flaque de boue... 

Tu ne sais pas quelle marche tu as manquée, quel signe tu n'as pas vu, quel avertissement essentiel tu n'as pas donné. Et tu ressors tes mouchoirs et tes chocolats, tes histoires de petite taupe, et tes musiques d'autrefois... Ce sera pour la prochaine fois.


Les mots tombés du lit : loup, coccinelle, rêves, chevalier

jeudi 26 septembre 2013

Saisons

Elle se bouffe, se dévore, elle te traverse les tripes, elle te tient debout, elle te ronge ou te picore, ta vie. 
Les saveurs sont toutes là, et oui, ça goûte. L'amer relevé d'une pointe de sel, comme le pamplemousse que tu savoures avec le crabe. Ou le chou de ton enfance, ou le médicament. L'hiver d'ici te mord les joues, mais la chanson de la neige silencieuse, mais les luges sur la citadelle, mais les toits blancs et le feu de bois, le chocolat chaud et les sourires magnifiques des petits d'homme.
Les pousses de printemps ont des saveurs acides, des citrons pétillants et des oranges sanguines, des rouges et des bleus, ma sève montante, trésors. 
Et puis le sucre des bonheurs, le sucre d'un ciel laiteux, la douceur d'un automne aux musiques de feuilles, et ces moments de pure joie, à l'humain qui entend ce que tu écris, à ceux qui chantent aux mêmes airs que toi. Le caramel des sens, s'enduire l'âme à en éclater les rêves, goûter les heurs de la création, et ceux du partage, les soirées à refaire le monde, ou à le découvrir, les errances à sourire.
Et quand tu crois que c'est la fin, sursaut encore, et le cacao ou le vin, ou le sel d'une peau, mais le goût dans tous les cas.  Et les fruits les plus doux se cueillent maintenant, dans des couleurs de bois, sous des draps noirs de soie, quand la vie a dessiné les lignes que le sourire révèle.

Ouvre la bouche.


Les mots tombés du lit : vie, automne, mordre, sourire.

lundi 23 septembre 2013

Demain

On le sait, qu'il y a une fin, pas vrai ?

Parfois, on essaie d'oublier, parce que c'est plus confortable, parce que ça fait moins peur peut-être. Moi aussi, j'oublie, parfois. Quand j'ai trop d'appétit, quand la liste de mes curiosités est trop longue pour moi toute seule, quand la vie m'est douce et sucrée, quand je suis en équilibre entre tempête et inertie.

Puis un ami meurt, ou un père, une femme croisée à la fête, un enfant. Ou la maladie revient. Ou le docteur fronce un peu trop les sourcils en lisant les résultats. Et ça te rattrape.  Parfois les autres sont mal à l'aise. Oh mais si c'est la fin, on doit dire au revoir, se dépêcher en fausseté, rendre hommage avant l'heure, chercher les qualités pour se souvenir en bien.

Arrête ça tout de suite.

As-tu oublié ? Il y a un début, et il y a une fin.

La différence entre l'humain malade et toi, c'est que lui sait "à peu près" quand et comment il va mourir. Toi, tu ne le sais pas. Ca peut être demain, dans vingt ans, même avant lui.

Alors tu vas me ravaler ta trouille fissa, et tu vas sortir d'ici. Tu vas regarder l'arbre dehors, et puis le môme qui apprend à marcher avec sa grand-mère dans la ruelle, et tu vas préparer de ces gâteaux si bons, et quand il pleuvra, tu verras combien c'est beau, ce ciel fécond, et puis tu vas faire ce voyage et peindre ce tableau, ou juste ... ne rien faire.

Peut-être demain, tu auras oublié, quelques instants. Tu reprendras ta routine, fonçant vers l'inertie, le mouvement perpétuel, de la table au bureau, du bureau au lit, sans passer par l'étreinte, et sans recevoir 2000 euros.

J'irai à Paris, je publierai un livre, j'aimerai et j'exulterai, et puis je choisirai l'étreinte, et les bleus sur les genoux d'avoir trop couru. Ou je ne ferai rien, parce que je n'aurai pas le temps, mais juste l'envie.

Ce n'est pas grave, tu sais. C'est la vie.




Les mots tombés du lit comme mort, maladie, comme l'attente, comme vie.

dimanche 22 septembre 2013

Ici

Tu sais, le ciel est blanc. Et les arbres hésitent encore entre vert et jaune, et les murailles grise et suie. L'eau s'écoule tantôt brunâtre tantôt noire.

Si tu étais peintre de talent, tu poserais tes yeux ici, et la symphonie des couleurs te prendrait au creux du ventre pour te faire aimer la lune.
Si tu étais graphiste, ces textures magiques nourriraient tes inspirations, à coup sûr tu serais l'as des vectorielles et des motifs sans raccords.

Quand tu viens d'ailleurs, qui que tu sois, ce paysage t'imprime de sa majesté, de ce grandiose du génie humain associé à la magie de la nature.
La terre, l'eau, la pierre... Tout.

Ce paradis, c'est chez moi. J'ai grandi là, entre les pavés glissants et les chemins de halage, au bord d'une rivière autrefois riche d'industrie, dans des quartiers où l'Italie des vieilles dames chantait entre les fenêtres, où les bateaux drainent ferrailles et graviers, où les ponts abritent les amoureux qui s'aiment à la sauvette et les tags des jeunes qui crient en silence.

Ici les araignées ont la taille du poing, et rentrent l'hiver venu se réfugier dans les maisons des rives. Le soir, les pipistrelles dansent sur l'eau, comme ailleurs les oiseaux, le héron sort le dimanche seulement.

Quand la vie me chahute, c'est ici que je m'assied. Demain encore la rivière coulera, les péniches feront trembler mes fenêtres, et le chat sera fasciné par les pigeons.  Les amoureux sur le banc porteront d'autres noms, mais leurs frissons maladroits seront les mêmes.
Demain, l'arbre aura tranché, entre le jaune et l'orange.



Les mots tombés du lit, comme de la vraie vie, comme par la fenêtre, comme racines ou terre.

samedi 21 septembre 2013

Avant-propos

La difficulté, quand on quitte un domaine bien maîtrisé pour partir en roue libre, c'est ce premier mot, cette première phrase, qui donnera le ton, ou pas, la couleur, la liberté du propos. 
Alors on dira que ce premier texte ne compte pas, que ce serait un avant-propos de choses pas encore dites, de ces étapes du doute, timide et pourtant, quand on s'apprête à changer quelque chose, à tenter une aventure inconnue, à construire des châteaux ailleurs qu'en Espagne. 

Après plus de 250 histoires de désirs, de sexe, de plaisirs, de caresse, de nuits, de jours, de fantasmes et d'oubli, j'ai envie d'autre chose aussi. Non pas que je n'aime plus l'érotisme, entendons-nous bien. Je n'arrêterai jamais, je crois, de tenter de mettre les mots sur le beau, de chercher à rendre l'émotion sans trahir, d'ouvrir des portes d'exploration, d'aimer et de dire. 

J'ai juste autre chose à dire. Aussi. A côté, ou en complément, comme des bulles de vies au-delà du désir, des petites et grandes joies, des perles de beau cachées sous l'ordinaire, tu sais, quand ta môme te trouve belle parce que tu as mis des talons, quand ton gâteau est bon, quand le soleil chatouille l'arbre d'en face, quand l'ami te sourit après les claques. 

Souvent j'ai eu envie de lancer tel ou tel projet, d'investir mon énergie dans des combats plus ou moins perdus d'avance, dans des créations fantaisistes, des débuts de roman inabouti, des recettes de cuisine expérimentale, des méthodes pédagogiques parfaitement iconoclastes, des dictionnaires de mots à inventer, des blogs à trois billets. Il y a là un amas de trucs, de riens, de "tchiniss" comme on dit par chez moi, inutiles car inconnus, et inutilisables dans mon autre vie.

Alors ils atterriront ici, sans manière, comme des accidents créatifs, des mots tombés du lit.

Voilà, je crois que je la tiens, ma première phrase. 



Ce carnet rattrape les mots tombés du lit.



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