jeudi 27 novembre 2014

Les femmes-cadeaux.


Il y a, tu sais, de ces hasards de vie, de ces moments absolument imprévus où tout concorde pour t’offrir un instant où la vie prend sens. Maintenant.

Allez, je te raconte, car l’histoire est très belle.

J’ai eu cette chance, au fil de ma vie, de croiser des femmes d’exception, de ces femmes à la générosité sincère, qui, chacune selon sa vie, son identité, sa force, sa sensibilité, m’ont donné quelque chose d’unique, et de constitutif de la femme que je suis aujourd’hui.

L’une m’a donné le verbe, l’autre l’imaginaire, celle-là la tendresse, celle-ci l’intuition, elles l’amour ou le désir.

Parmi toutes, une m’a ouvert l’âme aux rêves, à la magie de la fantaisie que l’on s’autorise à imaginer. J’étais toute toute petite, à peine plus d’un mètre, elle me contait des histoires avec tant d’étincelles dans les yeux que j’en rêvais la nuit. Au petit matin, des poussières d’étoiles m’attendaient sur la table de nuit. C’était il y a 35 ans.

Parmi toutes, une m’a sauvé la vie. Alors que nous étions dans une relation qui soigne les bleus de l’âme, elle a senti, bien avant mon docteur, que ma chair était malade, que le ventre hurlait à la mort, que le crabe rampant avait repris corps. Sans savoir ce qui m’attendait, elle m’a envoyé chez l’homme-médecine, parce que son attention, son soin sincère étaient en alerte. Quelques semaines plus tard, j’étais prise en charge en chirurgie, opérée, amputée d'un peu de féminité mais en vie. Nous nous sommes perdues de vue. C’était il y a sept ans.

Ce soir, je participais à un atelier de femmes autour de Clarissa Pinkola Estès, à la bibliothèque de ma petite ville. Une auteure qui a elle aussi marqué profondément mon regard sur le corps et la féminité, une auteure que je recommande les yeux fermés à toutes les femmes, et aux hommes qui les aiment. J’ai offert « Femmes qui courent avec les loups » à la moitié de mes amies.

Ce soir donc, je participais à cet atelier.

A ma droite, une collègue dont j’estime profondément et le travail et le regard empreint d’humanité. A ma gauche, un visage familier. C’était cette douce sourcière, cette femme qui écoute les corps autant que les âmes, celle qui a vu la maladie à temps. Emotion.

A côté d’elle, une dame plus âgée, que je ne reconnais pas. En l’entendant se présenter, je comprends. C’est elle. La fée bienveillante qui prenait soin de mes rêves, celle qui était jeune étudiante quand j’étais toute môme. Ma baby sitter.

Tu vois, ce soir, je trouve que la vie est sacrément émouvante.


Toi que j'ai aimée, ici ou ailleurs, toi qui m'a aimée, là-bas ou peut-être. Merci.



Les mots tombés du lit : temps, intuition, féminité, choyée

lundi 8 septembre 2014

Des mots au livre


Un jour, tu te dis que tous ces textes, ces mots d’envie, qui ont mûri dans ton ventre, entre tes seins, la nuit, tu aimerais bien leur donner corps, matière à toucher, papier. Et on te glisse, de ci de là, des « As-tu déjà publié ? », des « C’est bon ce que tu fais, vas-y ». Tu lis devant des gens, ils demandent pour acheter, tu dis c’est cadeau, c’est gratuit, c’est mon blog… Mais non, ils veulent toucher. Alors tu tries, tu relis, tu réécris, tu sélectionnes, tu compiles, tu mûris, et tu prépares un manuscrit.

Enfin, c’est ce que moi j’ai fait.

J’ai choisi neuf maisons d’édition. Sur leur nom, ou leur renommée. Parce que je suis comme ça, affinités électives… Je suis partie à Paris, mes dossiers sous le bras, pour envoyer moi-même, à moindre coût, mes livres de livres. Parmi ceux qui ont répondu à mon envoi, il y a eu « Nous sommes désolés, mais votre manuscrit n’a pas été retenu par notre Comité de lecture » et puis ceux-là, qui ont trouvé mes mots trop sages. Et celle-ci, qui me remercie mais refuse mon manuscrit « Les ailes de l’ange ». Le titre de mon manuscrit était « Hurler des fleurs ». J’ai fait la chipie, je lui ai répondu. Un long silence s’ensuivit, qu’elle n’a jamais rompu.

A côté de cela, j’ai vu les lecteurs affluer sur mon blog, et bien sûr, parfois, j’ai cédé à la facilité

A la fin de l’hiver, entre trois voyages de mots, un aller-retour en lumière et mille doutes, un gazouilleur met sur ma route une plateforme de publication en ligne à compte de lecteur. Le principe est simple : les lecteurs achètent leur livre avant impression. Si le quota minimum est atteint, le livre est imprimé et expédié. Sinon… et bien rien ! Ils sont remboursés, et l’auteur s’en repart le cœur un peu lourd, empli de doute sur son talent, ou de rancœur envers la plateforme, ou de mépris envers ce monde injuste qui n’a rien compris à son art. Pardon, je caricature, mais à peine.

Un jour de printemps, je me suis lancée. J’ai appelé, réfléchi un peu, et décidé de tenter l’aventure. Avec le nombre de followers sur twitter, les statistiques de visites de mon blog, les retours de mes relecteurs avant envoi, je pensais raisonnable d’espérer vendre 70 livres. C’est peu, c’est modeste, c’est même tout sauf ambitieux, non ? Non.

Les premiers contacts avec la plateforme, avant mise en ligne, sont encourageants, agréables. Et déroutants : je n’existe qu’au soir venu, je ne réponds qu’après 18h, et Paris assure… Mais le jour, je fuis, la vie m’oblige ailleurs. Nous arrivons pourtant à nous entendre, et après quelques essais pour la couverture (9 versions, mais pardon, je sais ce que je veux…), la souscription est lancée, pour deux mois.

Première difficulté : j’écris sous pseudo. Ce qui rend difficile l’activation des réseaux privés. Mais je suis confiante… Je commence gentiment, sur le blog, sur les réseaux sociaux. Les ventes démarrent un peu. Car ne nous trompons pas : souscription à compte de lecteur, ça veut dire « vente ». Ni plus, ni moins.Et là, deuxième difficulté : je ne suis pas commerciale pour deux sous. Je ne sais pas vendre mes mots, j’ai très vite l’impression de ME vendre, d’emmerder tout le monde avec mes projets, de quémander attention et charité. Mes failles personnelles, mais soit, passons.

Alors j’ai été confrontée au silence, au vide, au doute. Une fois la souscription lancée, je n’ai plus eu de nouvelles de la plateforme. Un contact téléphonique sur deux mois. Des retweets. C’est tout.

Les premières semaines passent vite, mon travail exige toute mon attention. Je n’ai que le soir pour suivre, au début avec désinvolture, puis progressivement avec une légère angoisse, l’évolution des chiffres.10, très vite. Puis 20. Et puis ? Plateau. Doute. Cette édition est un faux : il n’y a pas eu de sélection de mon travail autre que la mienne, validée par des amis compétents, parfois honnêtes, parfois trop gentils. Mais aucun éditeur ne m’a dit « Votre travail mérite d‘être édité, je crois en vous, je souhaite vous publier ». 

Et les jours passent. Quand un lecteur nouveau arrive, je souris, j’ai cette impulsion de joie. Quand durant deux, trois jours, rien ne bouge, je me dis que je n’y arriverai pas. Je regarde les auteurs autour de moi : nombreux ceux qui ont entièrement financé leur propre ouvrage. Dans un autre domaine, un ami publie avec un succès fulgurant sa première œuvre, Manesh, et collectionne les critiques exaltées. Je suis contente pour lui, et un peu jalouse. Par ailleurs, un "blogueur influent", qui a lui aussi tenté l’expérience sur cette plateforme, n’a pas transformé l’essai. Or c’est me semble-t-il un auteur à grande capacité de mobilisation, reconnu et soutenu largement.

Et puis encore… violence. Voilà un concours de nouvelles, et que vois-je ? Un de mes textes a visiblement inspiré quelqu'un, qui propose une réécriture à sa mode. Je me sens trahie, j’enrage. J’essaie de rationaliser. Si la charmille copie, sans même s’en cacher, c’est que tout de même, il y a un intérêt ? Mais le lendemain, je doute plus encore, car si mon verbe est si commun, si ma prose est si imitable, où donc est la richesse de mes écrits ?

Je pense arrêter tout. Ne plus écrire. Ne même plus bloguer. Me satisfaire de ma vie RL sans plus de prétention fantaisiste. Se contenter de dire les mots des autres, et d’écrire l’ordinaire. Je doute. J’angoisse. Je compense. Je mange de la glace en ronchonnant, égotique crisette.

Et puis des soutiens arrivent, généreux lecteurs, désinformateur, femme lumière. Les chiffres s’envolent. Le quota est presque atteint, je doute moins, mais la leçon est rude. Je secoue mes fesses, écris à la presse. Un journaliste, Sudpresse, délicat et complice, m’offre un peu de lumière, douceur. Ma mère découvre mes mots, m’offre, elle, des livres de couture japonaise. Une façon de me dire de faire autre chose ? D’autres qui s’étaient engagés à relayer, à soutenir, à motiver, ne font rien, pris par la vie, ailleurs. 

Si tu veux goûter au parfum de la solitude, c’est sûr : tente l’expérience. A moins bien sûr, d’avoir cette certitude que tous ces gens qui aiment te lire gratuitement, seront prêts à acheter ton livre, pour te remercier du temps offert, ou pour la saveur du papier, pour l’inédit glissé en page 150 ou pour foutredieu sait quelle raison.

Dans mon cas, le quota a été atteint. J’ai acheté quelques ouvrages, un pour moi, d’autres pour mes amis belges qui ne pouvaient commander : il faut savoir que si le prix était tous frais compris en France, chaque ouvrage coûtait 3 euros de plus dans mon pays. Et que la production ne prévoyait même pas un ouvrage pour l’auteur. J'ai d'ailleurs dû attendre longtemps, avant de voir l'objet. J'ai été déçue.

Une fois le quota atteint, la pression redescend. Mais il n’y a pas de joie. Car finalement, tout cela est un peu faux. Mes mots sont trop sages pour le porn, et trop osés pour la littérature. Je suis une blogueuse avec quelques abonnés. Je suis auteure oui, mais pas écrivain. Je me paie un superbe syndrome de l’imposteur, et une belle crise d’ego. J’ai gagné un bon gratuit pour un régime, la faute à mes faiblesses, aux chocolats des larmes et aux vin de la victoire. Louve humaine et fragile. J’ai été confrontée à des déceptions humaines irréversibles, à commencer par moi-même, et de belles fidélités.

Un jour, derrière un piano, une amie au clavier, un texte à la main, j’ai retrouvé l’envie de créer, et de porter à visage ouvert mon travail de création. Mais ça, c’est une autre histoire.

Cette histoire-ci finit bien, pourriez-vous dire. Oui. Elle fût tout sauf une partie de plaisir.

Les mots tombés du lit : livre, ego, doute, être écrivain sans papier  


mercredi 6 août 2014

Tare



Chaque matin le miroir m'engueule.

Il y a ce regard myope, ces joues invariablement rondes, aux pommettes presque slaves, l’angle particulier du menton, cette implantation des cheveux, et l'oeil, implacable.

Ce n’est pas que je sois laide ou belle. La vie me va bien. Longtemps, j’ai vu mes 20 ans en souvenir, les petites étincelles, le début de rides à trop sourire. Et le temps a passé.

Un jour, dans le miroir, il y a eu la Mère. 
Enfin, ce n’est pas vraiment elle, c’est elle à travers moi, c’est bleu plutôt que brun, mais elle est là. Dans le cou, dans la pommette, dans le creux de la paupière.

Ce n’est pas un drame, non. Dans mon visage elle rôde, et cela m’agace. Mes souvenirs de son corps vivant s’arrêtent à ses 45 ans à peu près. Elle est devenue carte postale. J’ai choisi de vivre l’absence comme un soulagement. Elle est partie il y a une vingtaine d’année. Et sournoise, la voilà qui réapparaît dans mon miroir, là où je voudrais aimer. Je refuse l’amour obligatoire.

Mais voilà.

Chaque matin, elle est là. 

Je porte, et elle avant moi, et elles avant elle, la culpabilité au tréfonds des entrailles comme d’autres la religion. Culpabilité des âmes voyageuses de l'imperfection du monde. Culpabilité de la chair, les voraces femelles.

Le miroir chaque jour est une violence.

(Petite musique douce, un fantôme me chante Calvin Russel. J’ai 17 ans, il me dit qu’il m’aime, je le crois, je n’ai pas  vu le miroir. Plus tard, je ne crois plus personne. Tu voudrais que je sourie en me regardant ?) 



Le combat permanent de la raison et du corps. 
Je peux savourer la chair, les dessins de vie, les cicatrices, et les histoires qu’elle raconte. J’ai d’elle les seins lourds, et les reins indécemment cambrés. Mais ce visage qui me regarde, même avec tout le respect du monde, même si différent d’autrefois.

Dans le miroir, la condamnation, la folie qui guette, le reproche, le vide de l’absence, une phrase. « Tu ne m’as pas assez aimée ».

Après, les questions.  Longtemps.  



Les mots tombés du lit : Mère, coupable, Narcisse, "Etre une heure, une heure seulement, être une heure, une heure, quelquefois, être une heure, rien qu'une heure durant beau, beau, beau. Beau et con à la fois !"

lundi 9 juin 2014

De l'indicible volupté

Ecrire pourquoi j'écris est un exercice de style ardu. "Pour le Plaisir" est une réponse complète, pourtant.

Un jour, j'ai mesuré la force de mon regard. Comme un éclair de lucidité, un moment d'égarement, quand on oublie les fausses pudeurs et les discours conventionnés.

J'ai le souvenir, enfant, de nombreux commentaires autour de mes yeux, clairs, cerclés de sombre. Le double regard. La lumière et la nuit. Puis j'ai vu les réactions des humains autour de moi, qui ne voyaient pas les mêmes choses que moi. Etait-ce notre réalité qui différait ? A priori non. Aux mêmes situations, aux mêmes révoltes, nous n'avions pas les mêmes réponses. Aux mêmes joies, nous n'avions pas les mêmes émerveillements. C'est ainsi, et c'est heureux.

Les larmes m'ont noyées souvent, en regardant les films d'hier, les séries gentilles et les comédies faciles. J'ai pleuré en regardant le journal, aussi. Et d'émotion à chaque vie naissante, à chaque rencontre nouvelle où je voyais l'étincelle dans l’œil de l'autre, ami, sœur ou amant.  Je n'ai jamais les mains moites. Je ne rougis plus depuis longtemps. Je n'ai pas la gorge sèche. Mon œil a le monopole de l'émotion visible, comme ma peau celui de l'amour.

Aux fantômes des rues, je donne mes plus beaux sourires, comme si la simple intention pouvait changer le monde. Aux cyniques et défaitistes, j'offre alternatives, j'invente solutions. Aux rêveurs, le lourd parpaing de la réalité. Toujours le contrepoids de l'alterité.
Comment l'autre vit-il ?
Comment l'autre aime-t-il ?
Comment l'autre sent-il ?
Est-ce que la culture nous représente la vie telle qu'elle est ?
Est-ce que les livres nous racontent l'image du monde ?
Est-ce que le désir ne peut osciller qu'entre Barbara Cartland et Marc Dorcel ?
Évidemment non.
Évidemment mille fois.

Mais pourquoi alors que toutes les gammes des émotions humaines trouvent écho de si multiples façons dans l'art, la littérature, le cinéma, pourquoi plaisir et désir y sont-ils souvent si caricaturaux ? N'y a-t-il place pour joie, émoi, frisson, joliesse, rudesse, pour poésie, humour, tendresse, sueur, frénésie, sans tomber dans la facilité ou le code social ? Là où le verbe est absent, il y a pourtant tant d'étincelles à découvrir.... La photographie, la peinture ont rendu par tant de nuances le corps exultant. Notre langue, pourtant si belle, se doit d'inventer le dire qui honore telles joies.

Je ne veux pas accepter l'abandon, les complaintes stériles. J'ai côtoyé des humains qui passaient plus de temps à se plaindre qu'à tenter de changer les choses. J'ai mordu qui renonce, quitté qui s'économise. Je suis toujours le con entre deux joies, le cul entre deux chaises, à écrire anonyme mais chercher la reconnaissance, à vouloir être aussi indépendante que foncièrement liée, à aimer le sein d'une femme autant que le membre  viril.

Jusqu'il y a peu, je n'avais pas de chair. J'étais un personnage sans réalité, sans existence. Un soir, un homme a dit mon nom, fort, au milieu d'une assemblée inconnue. C'était monsieur Bibliocratie. C'était la première fois qu'on disait mon nom, fort.  Qui nomme donne vie. J'ai donc pris matière, j'ai pris corps, j'ai pris existence. J'ai pris la mesure de mon urgence à dire, moi aussi, à nommer, à partager, à donner un peu de ce regard, écorcher la facilité en partageant ce que je fais de mieux hormis les cookies au chocolat, écrire.


Ne t'engage sur ma route, à mes côtés, que si ce meilleur est un challenge, et que tu peux donner à même foi, sans rien garder, sans trainer, sans hésiter.

Si tu ne peux pas prendre le risque de basculer vers le doute permanent et la fragilité, si tu as peur de la brûlure de ma peau, reste loin de moi, ne me promets pas une lune que tu ne peux m'offrir, ne viens pas danser sous l'orage avec moi. Regarde depuis la fenêtre et rêve, mais n'approche pas. Mes crocs de louve blessée sont mauvais, sans pitié.

Quelques-uns autour ont eu l'audace et la folie de caresser ma peau d'âme sauvage, ont nourri et questionné. Mes piliers fragiles, mes forces tranquille, inconscients parfois, tenaces à d'autres. Et les élans de nos vies ouvrent les mots, et le désir peut prendre corps là, dans l'imaginaire, dans ce territoire vierge ou dépravé, dans cet entre-deux ni vie ni vide.

Les mots sont ceux de mes yeux, tournés vers le dedans de l'être, juste goutte d'éphémère, polaroïd des fragments de ce plaisir à déposer la raison un instant, pour l'ivresse d'une jouissance physique qui nous laisse chairs à vif, repus, et pour un instant, apaisés.


Les mots tombés du lit : regarder, nommer, le beau et le sexe, volatil émoi




(Si tu veux, tu peux toujours t'offrir mes mots d'envie sur Bibliocratie

mardi 1 avril 2014

De la cité

C'est dur, douloureux, le fil de l'écriture qui casse, et la panique d'être au monde, dans ce monde. Et des gens votent, et d'autres réclament de pouvoir décider par eux-mêmes de leur choix de vie, de leurs espoirs, des règles qu'ils partagent, de leurs lois. Car en somme, le choix politique, originel, est bien celui-là : donner blanc seing à l'un, à l'une, pour décider du mieux qu'il peut, en faisant honneur à ceux qui l'ont désigné, des règles que nous partageons, et de la façon dont nous utilisons la cagnotte commune, les impôts.
Et cette confiance, ce mandat que nous donnons, il exige à mes yeux, l'humilité du messager, du représentant. Un élu n'est pas là pour la jouer perso. Il représente des milliers de personnes. Qui l'ont choisi sans doute sur sa tête, sur les quelques idées qu'il a peut-être développé en campagne, sur son expérience ou ses talents. Ca ne lui donne pas mandat pour faire n'importe quoi. Il y a ce petit truc qui gratte, cette exigence, cette seule motivation à garder bien en tête.
Etre réélu ? Non.
Avoir du pouvoir ? Non.
Marquer l'histoire ? Non plus.

Œuvrer au bien commun.

Oh merde alors.

Bien sûr, selon la notion de bien ou de mal de chacun, selon la définition du bonheur, du nécessaire, selon que l'on croie en dieu, en l'argent, en l'humain, en soi, en l'autre, en l'ici, en l'ailleurs, selon la morale donc, ce qui définit ce bien commun sera très variable.

Et j'angoisse. Moi, ce que j'aime par dessus tout, c'est la liberté. J'espère le bon sens, la gestion correcte et saine, je crois que tous, ça veut dire chacun, et que le bonheur de tous passe donc par le bonheur de chacun, que la santé de tous passe par des soins accessibles à chacun, que l'éducation de tous passe par l'école de chacun. Je continue ? Non, vous êtes intelligents, vous avez compris.

Je crois aussi que chacun a foncièrement, viscéralement, le droit de croire à ce qu'il veut, tant qu'il ne met pas en danger l'autre, qui a évidemment, bisounours oblige, pardon pour les extrémistes de tout poil qui me lisent, et en même temps je doute que mais bon on ne sait jamais, bref, l'autre donc a droit à exactement la même liberté, et à la même garantie que cette liberté ne sera pas mise à mal. Il a droit à la garantie que ses droits - de se loger, de se nourrir, de travailler, de se déplacer, etc. - humains seront respectés.
Je suis de gauche  ? Je ne sais pas.
Je suis de droite ? Je ne sais pas. Je ne crois pas.
Je ne suis foncièrement de nulle part. J'ai juste les droits de l'homme chevillés au ventre.

J'en suis à un point tel que je ne sais pas pour qui je vais voter, dans quelques semaines, quand il faudra toute seule choisir ceux qui m'inspirent suffisamment confiance et respect que pour que je leur confie ma voix, que je leur donne pour mission de défendre mes valeurs, de parler comme je le ferais moi au sein des assemblées de leurs pairs désignés.

Je ne dis pas qu'aucun n'est digne de cela. Au contraire, il y a des représentants élus que je trouve admirables de dévouement, de force de travail, de volonté, d'intelligence bien utilisés. Mais là, sous le choc des résultats du pays à côté, qui n'est pas si différent, si ce n'est l'absence de candidat extrême ET charismatique (et heureusement pour ma chère liberté), perdue dans des débats, des méthodes, des projets qui me semblent à mille lieues de mes préoccupations, au mieux, et furieusement inhumains souvent,  je suis ce soir incapable de croire que la politique comme elle se fait actuellement ait une quelconque solution aux difficultés que nous vivons.

Et pourtant, j'essaie, je m'intéresse, je lis, je questionne, j'écoute, je regarde, je fantasme (non, c'est pas vrai, c'est juste une respiration, un sursaut, une dédramatisation légère d'une situation grave).

Cette épouvantable désillusion, cette perte de foi totale malgré des efforts constants, me plongent dans l'angoisse.

Pourquoi je n'y vais pas moi-même, au créneau, dans l'arène, au combat ?
Je ne suis pas sûre que dans le système tel qu'il fonctionne actuellement, nous ayons la possibilité d'enrayer la machine, de changer le ronron habituel des partis principaux, des  qui tournent sots à force de rester entre eux, dominés par d'autres enjeux, pour essayer autrement.
Et même, je ne sais pas si autrement, ça irait mieux.
Et même, cet autrement, je n'ai absolument aucune idée de ce qu'il devrait être. Je ne peux dire que pour moi, et encore.

Et puis ça fout la trouille, tout de même. Lâcherais-je mon job, ma vie comme je la connais pour me lancer dans un chemin de négociations obligatoires, cette nécessaire imprécision du système représentatif, qui à force d'obliger tout le monde à se mettre d'accord, n'arrive plus à rien mener sans casse ni renoncement ? Non. Lâche ? Oui, deux fois.

Car c'est une sacrée responsabilité. Faire du mieux qu'on peut, respecter les engagements pris, avec ces inévitables compromis mais sans compromission, il faut une grande force morale et un dévouement sans faille pour ne pas décevoir. Je n'aime pas décevoir.

Je sais juste que je vis ici, sur un bout de terre, avec d'autres gens. Que pour vivre ensemble le mieux possible, nous avons besoin d'un minimum de codes et de règles communs. Que la bonne volonté ne suffit pas. Et que, parmi les personnes qui se portent volontaires pour trouver ensemble les solutions, les moyens, les méthodes, je n'ai pas encore trouvé celle qui partage ma vision du monde, et défendra la construction d'une société où j'aurai l'impression que chacun a sa place, quelque soit la chaise qu'il choisit d'occuper.

J'ai la trouille dans ce monde, tu sais.



Les mots tombés du lit : politique, responsabilité, morale, bonheur, civisme

dimanche 17 novembre 2013

Louves


Il y a dans la lignée des femmes de ma famille cette blessure incroyable, cet impossible partage de vie,  louves féroces et solitaires.
Comme si, séduites, il nous fallait appartenir, et que mariées, il nous fallait rencontrer à merveille les plus fades clichés de la femme attachée. Rentrer dans le moule, se fondre et disparaître, fades à pleurer, ne brillant  que dehors, d’autres talents, mais cherchant chez soi la normalité absolue.

Vous ne me connaissez pas, et si vous me croisiez par hasard dans la rue, il y a bien des chances pour que vous ne me remarquiez pas. Je suis d’apparence ce qu’il y a de plus ordinaire. J’ai des cheveux ordinaires, un corps ordinaire, je me transforme en canard mouillé sous le ciel belge, et en écrevisse ailleurs. Mes yeux, parfois, me trahissent.

Vous ne sauriez pas ce qui bouillonne au dedans, la vie qui me brûle, comme la mort me rongeait autrefois. L’appétit, l’exigence à goûter, sentir, dire, ressentir, exulter, aimer. Je ne peux pas me contenter de la tiédeur, non. 
Et pourtant, comme malédiction, dès que je tente de partager mes heures, je m’affadis. Je me réduis. 

J’ai vu, il y a quelques années, une très belle adaptation à la scène de « Chambre 411 », de Simona Vinci.  J’ai pleuré. J’ai pleuré au théâtre, comme un roseau casse, parce que cette femme reprochait à l’homme aimé de la travestir, de la réduire. Et que tout, tout montrait qu’elle-même, elle seule,   s’était engluée, réfrénée, réduite.

Voilà donc le point. Les oiseaux sauvages, les louves de ma meute, et combien d’autres, tentant de répondre à ce que nous croyons être notre rôle, perdons l’essence même de ce qui nous construit, de ce qui a séduit, de ce qui nous lie.
Et l’homme de s’étonner de ne plus nous reconnaître. Et nous d’hurler que nous faisons « tout pour lui ». Sauf ce qu’il attend, peut-être.  Et surtout, tout ce qu’il faut pour nous perdre nous-même.

Oh, je devrais prendre mille précautions pour écrire cela. On touche au relationnel, aux questions de genres, aux fragilités de chacun, aux combats d’hier et d’aujourd’hui. Et pourtant. Je n’ai rien d’une chienne de garde, même si je suis sensible aux questions d’inégalités. Je n’ai rien d’une Femen, même si, oui, j’avoue, parfois je porte des décolletés à faire rougir le curé. Je suis juste une femme, avec des aspirations et des réalités, des désirs et des frustrations, du plaisir, un peu d’ambition, beaucoup de rêves. Et surtout, je ne fais état ici d’aucun combat, et d’aucune vérité universelle. Juste un regard, sur une histoire qui se répète.

L’aïeule s’est mariée juste après la guerre. Elle a accouché 5 mois après son mariage… Je vous fais un dessin ? Ils sont restés mariés jusqu’à la mort, quasi soixante ans. C’est beau ? Pas tant que ça. Les vingt dernières années, elle les a passée à lui reprocher combien il l’avait empêchée de vivre et de s’épanouir, et combien la vie à la campagne, l’âge de la pension venu, l’avait privée de tout contact avec le monde extérieur, exil de ses repères, de ses habitudes, des arbres suspendus, pour qu’il puisse avoir son jardin, ses légumes, ses fraises et ses krompir.
Il pensait lui faire plaisir en achetant une maison, pour qu’elle puisse avoir de la place, du calme, du repos, plutôt que leur petit appartement au cœur de la ville.

La plus fragile a essayé, et essayé encore, d’être mère aimante, épouse dévouée,  allant jusqu’à choisir des compagnons dont la tiédeur casanière éteignait de toute évidence ses appétits d’ailleurs, de voyages, d’explorations. Elle aurait pu voyager seule, pourtant. Rien ne l'empêchait. L’aventurière exaltait au bras d’amants extraordinaires, tandis que l’épouse enterrait ses rêves dans un lit sans couleurs.

La plus belle, celle dont le bonheur rayonne à des kilomètres à la ronde, a trouvé un équilibre dans le temps. D’un premier mariage aux allures de cage, elle a pris le chemin de la solitude, parfois inconfortable, et dans le même temps exaltant d’aventures fantastiques, de rencontres éphémères ou durables, de natures diverses. Le temps a passé, le repos est venu, elle a croisé un homme qui lui ressemblait, mais plus jeune, plus fou, autant père que fils, autant amant que compagnon. Elle l’a épousé, à passé soixante ans. 

Et moi, j’ai fait pareil. J’ai suivi le chemin de ma meute, j’ai aimé beaucoup, et fort, très fort, des hommes qui ont suivi d’autres routes, et j’ai tenté la sagesse des vies de banlieue ordinaires. J’ai échoué, je me suis relevée. J’ai aimé encore, parfois j’ai juste baisé, parfois j’ai tenté d’être juste moi, montagne à paradoxe, qui court après ce qu’elle fuit.

Nous, femmes de ma meute, cherchons la paix sans la savourer, cherchons l’amour sans pouvoir le cultiver, cherchons le désir là où d’autres l’ont oublié.
Nous sommes les louves, le nez au sol, les yeux myopes, et nous trébuchons.  Nous nous trompons, nous ne savons pas. Toute la vie sans doute, j’apprendrai, réalisant au pied de l’autel que je me trompe, et au pied du lit qu’il me faut renoncer.

Je n’ai pas la solution. 


Les mots tombés du lit sont : couple,  désir, malédiction, ordinaire

lundi 21 octobre 2013

Nus

Je te parle un peu de sexe, lecteur, lectrice. Et je t'en parle ici, hors fiction, hors désir, hors envie. Même si ça suinte de tous mes mots, l'émerveille, ce n'est pas ce qui compte maintenant.
J'ai visité cette expo. Oui, celle-là qui parle de l'homme nu dans l'art, et qui raconte bien des histoires.

Il y a tous ces corps, ici, là, au détour d'une allée, dans un recoin. Des corps lisses, athlétiques, imposants, divins, aux proportions parfaites. Parfaites ? Pas tout à fait.
On y voit de ces hommes nus, aux arrondis magnifiques, aux fesses charnues, musclées, appétissantes, aux peaux moirées de marbre, aux mains à cueillir un cul dans une paume...  et, hélas, ce grand absent.

Le sexe des hommes.

Souvent cassé. Pas juste ébréché, entendons-nous. Ni fracturé. Mais bel et bien sectionné, laissant une pierre granuleuse là où mes yeux cherchaient une hampe lisse, droite, vigoureuse. Je ne vous ferai pas un cours d'histoire, je n'en ai ni les compétences, ni le goût. Mais le 17e a tout de même eu le mauvais goût de masquer ces sexes que je voudrais voir. Mon goût de la langue m'amène à trouver presque drôle qu'avant la feuille de vigne, il était d'usage de masquer verges et autres vits de feuille de figuier...

C'è una figa dietro la foglia di fico ? 
Et les peintres ne font guère mieux... Que dire des voiles subtilement drapés, des rubans qui s'entortillent, et autres   artifices qui dérobent au regard les attributs du mâle ?  Angles de vues subtils, pudiques buissons, fourreau sans épée... Foutredieu, ils sont rusés, les diables ! Parce que, bien sûr, de représentation par la femme, il n'est point question. Heureusement que la Louise, la Bourgeois, tard tard dans le 20e nous offre une sculpture provoc' où l'hystérique est... un homme - la bougresse ne manque pas d'humour.  Car il faut attendre, la fin du 19e, et puis le 20e, pour voir nos hommes aux sexes de gamin prendre un peu d'ampleur, et assumer un membre digne, à peine, du majeur de ma main droite. Et le corps perdre un peu de sa superbe, être un Balzac bedonnant, travaillé sous la toge, et enfin, toucher au charme car imparfait, devenir humain. 
C'est étonnant, cette accession à la fragilité du corps, au moment où tout un pan de l'iconographie contemporaine lisse et épile les corps des femmes, les allongent à coup de pinceaux numériques, gomme leurs attributs de femme, de mère, les traces du temps, les ventres arrondis, les seins allaitant, pour tendre à l'irréel. 
Et puis, tout de même, j'ai eu un sourire, et deux coups de coeur.  Le sourire, c'était cet humour, enfin, ce décalage magnifique des oeuvres de Pierre et Gilles, même si les hommes y sont aussi très lisses, couleurs, sensualité, enfin, au milieu des pudiques scènes de chasses. J'ai adoré cette fraîcheur. Et le sexe du monsieur de gauche, oh ça oui. 
Et puis, premier coup de coeur, mais est-ce une surprise ? Là où les femmes dessinées par Egon Schiele me fascinent depuis toujours, l'émotion rude écorchée de ses auto-portraits m'amène presque à l'amour... Terrible peau de vie, et regard blessé. 
Et seconde pâmoison, une esquisse, un trait pur, reconnaissable entre mille, et pourtant il m'est impossible de le retrouver sur la toile, quelques traits bleus, de Matisse ou Picasso, la mémoire m'échappe, sans détail, sans fioriture, d'un homme allongé, tenant son sexe. Quasi le seul tableau où la sensualité du corps se fait ligne claire, évidence, épure et donc universelle. Si tu me retrouves ce tableau, lecteur, lectrice, je t'aimerai à vie.



* Cherche si tu veux voir
Louise Bourgeois, Hysteria : c'est
Rodin, Honoré de Balzac : c'est
Pierre et Gilles, Bleu Blanc Beur : c'est
Egon Schiele, Autoportrait : c'est là 


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